Epopée de l'invention du
"Gyro"
L’introduction du
"Gyro", (caisse à rotation automatique utilisé
pour le remuage des champagnes), a révolutionné au cours
des trente dernières années les techniques de remuage de
l’ensemble des vins effervescents. Cette innovation champenoise,
qui aujourd’hui fait florès aussi bien en France qu’à
l’étranger, a connu le destin habituel de bien des idées
avant-gardistes. D’abord jugé farfelu et inapte à
l’élaboration de grands vins, le "Gyro" s’est
peu à peu imposé avant de devenir un outil clef dans la
chaîne de qualité rigoureuse définie dans les Maisons
de Champagne.
L’aventure de ce
système de remuage extrêmement novateur commence en 1968
quand deux vignerons Jacques Ducoin, profil type de l’inventeur
et Claude Cazals, au caractère plus pratique, déposent le
brevet d’une caisse à remuer le vin permettant de remuer
non plus une bouteille à la fois mais plusieurs. Le "Gyro",
qui ne porte pas encore de nom, est né !
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Observations,
réflexions & expérimentations
Afin de mettre leur idée
en pratique, les deux acolytes se tournent vers M. Crozat, propriétaire
d’une scierie, qui leur réalise la première caisse
en chêne ainsi que vers les sociétés Jouglet et Legras
qui elles construisent la charpente métallique devant recevoir
la caisse. Les tout premiers essais se déroulent à Pierry
chez le vigneron Gilbert Lagache, qui immédiatement adhère
au projet.
L’équipe multiplie
les tentatives au cours des années 1971/1972 en remplissant des
containers de 504 bouteilles avec de l’eau et en essayant de trouver
différentes inclinaisons. Les travaux se font à l’époque
à la hauteur des moyens de ce petit cénacle. «Au fur
et à mesure de nos expérimentations, on changeait notre
façon de faire et on affinait les techniques de fabrication»
se rappelle Gilbert Lagache. Les résultats ne sont guère
fructueux mais l’enthousiasme est néanmoins au rendez-vous.
«Nos premiers essais ne se montraient pas toujours satisfaisants.
Mais nous savions notre système valable et ne doutions pas de solutionner
un jour notre problème» atteste ce dernier. Nul ne doute
qu’il faille aller de l’avant mais le système piétine.
Deux nouveaux protagonistes entrent alors
en scène : Pierre Martin, champagnisateur à façon,
et Georges Hardy, œnologue, qui viennent de s’associer en vue
de créer la Station Œnotechnique de Champagne, qui voit le
jour en 1973. Immédiatement convaincus du potentiel de «
la machine à remuer les bouteilles », ils signent un contrat
d’exclusivité avec les deux détenteurs du brevet.
Georges Hardy va alors contacter Jacques Doxin, maréchal ferrant
de son état. De cette collaboration naît en 1973 un prototype
baptisé "Gyro".
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Incertitudes
& doutes
Le second souffle apporté par Georges
Hardy et Pierre Martin n’entérine pas pour autant le succès
du "Gyro".
Pendant six ans, de 1973 à 1979, les essais et les démonstrations
se multiplient. Chaque année, le "Gyro" est présenté
à la foire d’Epernay, rendez-vous incontournable où
sont proposées aux professionnels les dernières nouveautés
en matière viticole. « Nous étions alors considérés
comme des hurluberlus», se souvient Jean Marie Bouvry. Comme on
n’est rarement prophète en son pays, une première
commande arrive en 1976 pour dix neuf machines à destination de
l italie. L’effervescence est cependant de courte durée et
s’ensuivent deux années creuses. Découragés,
les deux entrepreneurs envisagent de jeter l’éponge fin 1978.
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Des Maisons
audacieuses sauvent l'invention
La commande de la Maison Piper Heidsieck
lors de la Noël 1978 fait donc l’effet d’un coup de tonnerre
dans le ciel champenois - face à des acteurs très méfiants
envers ce nouveau système de remuage -, et donne au "Gyro"
l’impulsion qui lui faisait jusqu’alors défaut.
La commande de la marque
est pourtant loin d’être inconsidérée. M. Lacroix
et M. Menu, respectivement Chef de caves et Directeur de la production
chez Piper-Heidsieck, ont lentement mûri leur réflexion.
Pendant des mois, ils ont passé au crible tous les systèmes
existants en matière de remuage. « Nous avons étudié
tout ce qui se faisait en France mais aussi à l’étranger,
notamment en Espagne, où à ce moment là des fabricants
de vins modernisaient leur équipements », témoigne
René Menu. Après un état des lieux serré,
la Maison prend le pari de s’équiper entièrement en
"Gyro" et passe d’un seul coup commande de 221 appareils.
Ce faisant, elle contribue grandement à faire évoluer la
machine.
Sous sa gouverne,
les caisses en bois sont remplacées par des caisses métalliques,
dites caisses fils. Les caisses en bois ne pouvaient éviter
un certain jeu lors des rotations, dommageables pour les bouteilles,
et même parfois de transmettre des odeurs indésirables
dans les vins, tandis que les « fils » ou les «
guides » en métal, nouvellement introduits, permettent
de maintenir à l’horizontal ou à la verticale
les bouteilles et d’empêcher qu’elles ne bougent.
Face à cette commande, qui implique la mise en œuvre
de plus grandes séries, la fabrication des "Gyro"
est confiée à Claude Michelot, PDG de la société
Profilam. |
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A la demande de la Maison
Piper-Heidsieck est également introduit un automate programmable
: il va donner au système une souplesse qu’il n’avait
pas jusqu’alors. Ce nouveau procédé permet, en effet,
de gérer en simultané la totalité du parc de machines.
« Auparavant, l’électromécanique alors de mise
permettait de commander une centaine de d’appareils. La commande
de Piper-Hedsieck qui demande à s’équiper avec la
technologie la plus moderne permet de bousculer un peu les choses »,
explique Jean Marie Bouvry.
Dans les mois qui suivent, la maison Taittinger
passe elle aussi une commande de 231 machines. La grande épopée
du "Gyro"
prend enfin corps et commence une fabrication en grande série!
« Peu après, un troisième client fait l’acquisition
de 120 machines tandis qu’au même moment la Maison Roederer
avalise l’achat de 60 "Gyro"», commente J.M. Bouvry.
Les commandes ne cessent alors de s’enchaîner : Champagne
mais aussi quelques élaborateurs de crémants de qualité
en Alsace, Vallée de la Loire, Bourgogne toujours soucieux de suivre
les voies qualitatives de la champagne. L’engouement pour le nouveau
système de remuage prend rapidement une dimension nationale. En
1985, Marne & Champagne signe la plus grosse commande jamais enregistrée
par la Station Œnotechnique, soit plus de 500 unités de remuage
! Le système de remuage champenois tend à faire des émules
et des fabricants de vins du monde entier commencent aussi à s’intéresser
à la machine…
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Adaptation,
puis généralisation au Monde entier
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Fort
de son succès, le "Gyro" ne cesse de se perfectionner
au cours de la décennie 1980. Entre 1979 et 1985, les grosses
machines de contrôles cèdent la place à de petits
automates, à la technologie toujours plus éprouvée.
En 1981, la Station Œnotechnique de Champagne, dépositaire
du "Gyro",
procède à une révision complète de l’appareil
et une nouvelle génération de machines est introduite.
Les "Gyros" monomâts à simple cage ou double
cage, dont la conception mécanique est allégée
et modernisée, font leur apparition sous la houlette de Roger
Jeanrat, directeur technico-commercial de la Station. Dès
1982, la société met au point son propre système
d’automate au sein de son service Automatisme & Robotique
dirigé par Roger Lopez. Cette conception en interne permet
de donner au système encore plus de souplesse et de personnaliser
les installations au gré des contraintes du client. |
Entre 1984 et 1985, l’introduction
des caisses TSR (Tirage-Stockage-Remuage) marque un pas de plus vers la
modernité. « L’idée première du "Gyro"
était de concevoir une caisse qui puisse non seulement permettre
de remuer les bouteilles mais aussi d’y effectuer le vieillissement
des vins », commente Jean-Marie Bouvry. Or, à la fin des
années 1970, les risques dus à l’explosion des bouteilles
au cours du vieillissement ainsi que le coût élevé
des nouvelles caisses ne permettent pas la mise en œuvre immédiate
d’une telle idée. En revanche, quelques années plus
tard, les conditions sont propices à un nouveau saut technologique.
Les innovations en termes de verrerie assurent une fiabilité des
bouteilles toujours plus grande et les caisses métalliques brevetées,
qui entre-temps se sont généralisées, représentent
un investissement moindre. L’étude de cette nouvelle caisse
est confiée à Frédéric Questiaux, le responsable
du bureau d’études tandis que sous la gouverne de Roger Jeanrat
les caisses de "Gyro" à prises par fourche sont remplacées
par des caisses de "Gyro" à prise par crochets. Du tirage
des bouteilles au dégorgement en passant par le vieillissement
des vins, le process de fabrication peut alors être parfaitement
intégré : un nombre minimal de manipulations sur les bouteilles
intervient pour une qualité optimale du vin !
L’introduction et
la généralisation du "Gyro"
au début des années 1980 marquent l’automatisation
du dernier maillon dans le procédé d’élaboration
des vins de Champagne à être resté manuel. Ardemment
défendus par certains, soumis aux réticences des autres,
les progrès induits par le "Gyro" ne pouvaient que conduire
à son adoption. Synonyme d’avancée technique, le "Gyro"
est également emblématique d’un changement de vision.
La machine a, en effet, révolutionné les comportements,
les habitudes et les manières de penser par l’introduction
d’autres outils comme l’élévateur, que le "Gyro"
rend indispensable, et aujourd’hui monnaie courante !
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D'autres
systèmes inopérants
Le succès foudroyant du "Gyro"
a ouvert la brèche dans les années 1980 à des systèmes
concurrents à la destinée plus ou moins heureuse. Le Champarex
de forme hexagonale est créé vers 1975 mais il ne connaîtra
jamais le succès du "Gyro". Puis naissent d’autres
systèmes tel que le Remupal constitué d’une caisse
que l’on fait tourner autour d’un axe ancré sur le
sol. Un autre modèle, le Giratech se compose de deux caisses rectangulaires
autour d’un axe et arrive au moment où le "Gyro"
double fait son apparition, ou encore le Turnover, basé sur un
système similaire. En 1989, le Giromatic vient se positionner en
complément des "Gyro" et propose des modèles de
moindre envergure (342 ou 486 bouteilles). Il a la particularité
de pouvoir être chargé avec un simple transpalette et s’adapte
bien à des productions de petites ou moyennes envergures. Le "Gyro",
dont le brevet le plus élaboré a été déposé
en 1983/1984 devrait rapidement voir la concurrence s’intensifier,
l’ingénieux procédé faisant aujourd’hui
– après les vingt ans de protection réglementaire
du brevet -, partie du domaine public.
Un fabuleux gain de précision,
de temps, d’espace et de moindre pénibilité pour l’homme.
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Qualité
& précision meilleures
Système de remuage novateur, le "Gyro"
fonctionne avec une régularité et une précision
jamais atteinte par l’homme vingt quatre heures sur vingt quatre,
sept jours sur sept.
Il
peut ainsi faire subir aux bouteilles des rotations de 1/16ème
de tour à droite ou à gauche alors que pour un remuage
classique à la main sur pupitre, le caviste imprime généralement
aux bouteilles un mouvement de ¼ ou 1/8ème de tour.
Or, différentes expériences ont démontré
que le moment le plus important lors de la rotation des bouteilles
est celui du démarrage. Ainsi est-il qualitativement plus
intéressant d’imprimer aux bouteilles deux rotations
d’1/16ème de tour qu’une seule d’1/8ème.
De même, grâce au "Gyro", les inclinaisons
des bouteilles peuvent être programmées au degré
près de zéro à quatre vingt dix degrés,
et permettent d’imprimer aux bouteilles l’angle exactement
voulu. |
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Au contraire, sur un pupitre, de par la
forme de celui-ci, les bouteilles subissent dès leur pointage,
une première inclinaison d’au moins trente degrés.
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Efficacité
plus grande
Le "Gyro"
permet aux vins d’être remués en cycles très
courts. Après 7 à 10 jours, les bouteilles se retrouvent
sur pointe, c’est-à-dire, la tête en bas, prêtes
à être dégorgées. Au total, l’ensemble
des opérations de remuage nécessite entre 26 et 30 tenues
avec un temps d’attente entre chaque opération - selon que
l’on se situe au début ou à la fin du processus -
de huit à quatre heures. Ainsi, pour le remuage manuel faut-il
compter une semaine de repos sur pupitre pour les bouteilles qui viennent
d’être pointées (il s’agit de la durée
d’éclaircissement) puis au minimum 26 à 30 jours (soit
environ six semaines) de remuage, le cycle pouvant parfois durer deux
à trois mois suivant la capacité en main d’œuvre
de la Maison. Le calcul est simple : le remuage manuel permet généralement
sept à huit cycles par an, tandis que le remuage sur "Gyro"
en autorise couramment quarante à quarante cinq. La capacité
de remuage a ainsi été démultipliée dans certaines
caves !
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Gain de
place
Gain de précision, de temps, le "Gyro"
permet également une formidable optimisation de l’espace.
Ce sont 504 bouteilles qui peuvent être remuées sur un espace
de moins de deux mètres carrés alors que quatre pupitres
sont nécessaires pour le remuage d’un nombre similaire de
bouteilles.
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Lors
de sa conversion au "Gyro",
la Maison Piper Heidsieck a ainsi pu gagner la place de quarante
caveaux, une véritable gageure ! «Le "Gyro"
permet une gestion optimale du temps d’immobilisation des
bouteilles en caves mais aussi de l’espace occupé,
deux données qui contribuent à renforcer la valeur
de la cave et donc de la Maison», explique Patrick Dubois,
chef de cave chez de Castellane. Aujourd’hui souvent disposés
en épis, les "Gyros" permettent un chargement et
déchargement des bouteilles plus facile et renforcent la
praticité du système. Preuve de son succès,
c’est aujourd’hui le "Gyro" qui impose ses
contraintes : ainsi, de nouveaux espaces sont parfois créés
ou aménagés par les Maisons lors de son installation
! |
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Une moindre
pénibilité pour l'homme avec moins de fatigue humaine
Le "Gyro"
a également considérablement œuvré à
améliorer le confort de travail des remueurs, dont la tâche
spécifique avant l’introduction de la machine était
de remuer manuellement les bouteilles. Travail fastidieux et répétitif,
le remuage exigeait, en effet, un travail du matin au soir dans les caves,
à la lumière artificielle et dans un environnement humide.
« A la fin des années 1970 et au début des années
1980, on comptait qu’une bouteille de Champagne était manipulée
71 à 72 fois lors de son process d’élaboration. Aujourd’hui,
si on se débrouille bien, on pourrait ne plus les manier du tout.
Le "Gyro" a apporté le chaînon manquant à
la modernisation du process, commente René Menu, directeur de la
production chez Pipier-Heidsieck puis consultant pour la Station Oenotechnique.
Au delà des effets bénéfiques sur les vins de Champagne,
ce sont les conditions mêmes de travail que le "Gyro"
a fait progresser !
Nadège Druzkowki - Juillet 2005 |
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