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Durant des décennies
et aujourd’hui encore pour partie, le remuage (opération
qui consiste à ramener dans le col de la bouteille le dépôt
formé lors du vieillissement des vins) a été effectué
sur des pupitres, ouvrages en bois percés de trous obliques. Typiquement
champenois, le pupitre est même devenu au fil des ans un des emblèmes
du roi des vins.
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Les monastères
et leurs bacs à sable
Avant même l’invention du pupitre,
divers procédés ont toutefois été imaginés
afin d’obtenir un vin le plus limpide possible. Ainsi, à
la fin du XVIIème et au début du XVIIIème siècle,
des moines ingénieux se servent de bacs à sable, où
ils disposent leurs bouteilles, d’abord de façon horizontale
puis en les faisant lentement venir à la verticale. Les levures
inactives constitutives du dépôt peuvent alors être
emprisonnées dans le col. Le chanoine de la cathédrale de
Reims, Godinot (1661-1749) conseille ainsi de déposer les bouteilles
sur deux ou trois doigts de sable à demi-renversées les
unes contre les autres. Le process de fermentation loin d’être
encore parfaitement maîtrisé ainsi que la fragilité
du verre des bouteilles d’antan entraînent néanmoins
une casse importante. Selon les notes de ce philanthrope, en 1732, sur
594 bouteilles tirées, 345 n’auraient pas résisté
à la pression ! A l’époque, les bouteilles sont fermées
lors de leur fermentation par un bouchon en liège et maintenues
par une ficelle de chanvre pour contenir la pression qui se forme à
l’intérieur (soit 6 bars de pression dans une bouteille,
l’équivalent d’un pneu qui éclate !). On parle
alors de ficelage à l’ancienne. Au cours du 19ème
siècle, la ficelle est remplacée par des agrafes métalliques
et la bouteille placée sur un râtelier à trous obliques,
dont la première apparition remonte à 1813. Déjà
inclinées, les bouteilles ne sont pas encore systématiquement
remuées.
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Des tables
à remuer aux pupitres
Il faut attendre 1818 pour que l’histoire
du remuage commence véritablement. La légende veut que Madame
Clicquot, sur une suggestion d’un de ses employés Antoine
Muller, ait fait découper dans une table de cuisine «des
trous percés obliquement, afin que les bouteilles puissent être
inclinées à des angles variés (…) et ne quittent
plus leur logement pour être remuées». Un dénommé
Thomassin, ouvrier de la Maison Morizet, eut à l’époque
l’intelligence de mettre cette idée en œuvre. La table
à remuer, ancêtre du pupitre est née !
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L’idée
est à proprement parler renversante. Elle revient, en effet,
à faire du goulot le fond de la bouteille pour rassembler
par gravité la lie, précieuse pour le vin mais indésirable
à celui qui le boit. En 1864, M. Michelot dépose le
brevet du pupitre tel que nous le connaissons aujourd’hui
(soit traditionnellement 120 bouteilles). En 1889, les rotations
sur pupitres sont systématisées. Avec l’invention
du pupitre naît également un métier à
part entière, celui de remueur : il consiste à décoller
le dépôt des parois de la bouteille par une double
rotation à gauche puis à droite, tout en acheminant
le dépôt près du goulot, en inclinant de plus
en plus la bouteille grâce au pupitre. Le «coup de poignet»
efficace est très difficile à acquérir. Pouvant
remuer à l’époque jusqu’à 75 000/
80 000 bouteilles par jour pour les meilleurs d’entre eux,
les remueurs veillent sur leurs caves en véritables «seigneurs».
A l’abri des regards et de la lumière, ils perpétuent
en solitaire ce fabuleux travail ancestral et mystérieux,
qui consiste à lentement réveiller les vins de Champagne
de leur long sommeil en caves… |
Au cours du XIXème
siècle, avec l’avènement des méthodes modernes
de culture et de la mécanisation, l’élaboration des
vins de Champagne se perfectionne de façon extraordinaire, tandis
que, sous cette impulsion, le process d’élaboration du vin
s’améliore considérablement. Le savant Louis Pasteur,
notamment, se passionne pour l’étude du vin et met à
son service son génie scientifique ; il ouvre la voie à
l’œnologie moderne. Les nouvelles techniques de remuage participent
à ce fantastique effort vers la modernité. Elles vont au
cours des décennies suivantes révolutionner l’art
traditionnel de clarifier les vins rendus troubles par le dépôt
de leurs lies.
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Une oeuvre
d'intelligence humaine
En 1920, le premier pupitre à manivelle
fait son apparition et marque le tout début de l’automatisation.
Les bouteilles entreposées sur des tablettes sont remontées
à la verticale via une manivelle. 108 bouteilles peuvent alors
être remuées à la fois. Mais il faut attendre 1966
pour que la première machine automatique voit le jour : le Pupi-Matic.
| D’une
forme similaire à celle d’un pupitre, cette première
mécanique de précision est composée de panneaux
verticaux équipés de 240 logements destinés
à recevoir les bouteilles ; ils sont multipliables à
souhait selon la quantité de flacons à manipuler.
Cette machine à remuer convient parfaitement à de
faibles productions car elle est alimentée manuellement.
Les gobelets en matière plastique sont rotatifs et inclinables
à volonté entre 25 et 75 degrés environ. Les
mouvements diffusent des vibrations, impulsés par deux moteurs
électriques commandés par une centrale programmable.
Ils assurent également la remontée progressive des
bouteilles.
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Engagées sur le
chemin de l’automatisation, quelques inventions manuelles subsistent
néanmoins. Ainsi, en 1971, Méreaux dépose le brevet
du rotatif manuel, qui tourne par frottement. La voie est cependant ouverte
à des innovations plus radicales et en 1973 naît le "Gyro",
qui dès 1975 est automatisé et programmable.
Mentionnons cinq autres systèmes
de remuage, toujours utilisés en Champagne : le Champarex, le Rotopal,
le Remupal, le Giratech et le Giromatic. Le Champarex apparaît au
milieu des années 1970. De forme hexagonale, il accueille 183 ou
381 bouteilles, emboîtées dans un support métallique
rotatif et inclinable. La rotation est manuelle par 1/8ème de tour.
Introduit en 1982, le Rotopal est quant à lui l’appareil
le plus simple. Il permet de disposer 297 bouteilles dans un conteneur
métallique carré, dont l’inclinaison à angle
fixe est assurée par un pivot au centre du dispositif. Le système
est tourné manuellement de 1/8ème de tour jusqu’à
ce qu’il rencontre un nouveau point d’appui.
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Une
révolution "tout gagnant"
L’introduction du
"Gyro" en 1973 marque le passage du pupitre à l’utilisation
d’une caisse et constitue en cela une véritable innovation
de rupture : on change radicalement de support ! Le brevet de ce système
de remuage automatique a été déposé sur la
conception de la caisse et non de la machine. Toute l’ingéniosité
du système repose, en effet, sur la caisse qui offre la possibilité
de prendre les bouteilles sur deux côtés (position sur lattes
c’est-à-dire couchées ou sur pointe, à la verticale),
un phénomène fondamentalement nouveau à l’époque
!
Une innovation en
nourrissant souvent une autre, l’invention du "Gyro"
s’inscrit dans la lignée des progrès œnologiques
réalisés dans les années 1970. Les dépôts
sont, en effet, à cette époque rendus plus lourds et moins
collants sur le verre des bouteilles, ce qui permet de les faire glisser
beaucoup plus facilement vers le col.
Le "Gyro" est
constitué de deux sous-ensembles : une caisse palette contenant
504 bouteilles pouvant être gerbé sur deux côtés
et un réceptacle motorisé. La caisse, souvent galvanisée,
afin de résister à la corrosion provoquée par l’humidité
des caves, est composée de six faces : quatre faces fixes, un portillon
dit de remuage et une grille nommée «sixième face
» pour le transport et le remuage des bouteilles à plat.
Cette disposition permet de jouer avec deux positions (bouteille couchée
et bouteille sur pointe comme évoqué précédemment).
Le réceptacle, fixé sur un pied pivotant permet le basculement
des bouteilles de l’horizontale à la verticale et une rotation
en tout sens sur toutes les inclinaisons.
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De forme cubique, le "Gyro"
permet d’entreiller quatre rangs de 126 bouteilles, soit
au total 504 flacons. Cette conception originale répond
à un certain nombre de contraintes techniques : sa configuration
en cube permet de répartir également les masses
et de s’assurer que le centre de gravité est bien
au centre. «Une caisse de stockage rectangulaire classique
ne permet pas d’atteindre la même précision.
Sur un rectangle, on a toujours plus de poids sur un bord que
sur un carré parfaitement équilibré. Le porte-à-faux
qui se crée entraîne alors la caisse lorsque le courant
est coupé», explique Jean Marie Bouvry, l’un
des propagandistes éclairé de cette innovation.
Une configuration cubique évite donc judicieusement cet
écueil et permet de se passer de l’installation d’un
moteur frein, complément onéreux ! Quant au choix
de la taille du "Gyro" , ce sont les contraintes de maniabilité
et de praticité qui ont prévalu. La machine s’adapte
aisément aux dimensions des portes des caves tandis que
la caisse palette (près d’une tonne une fois chargée
!) correspond à un poids équilibré.
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Aux "Gyro" s de format standard font
également écho d’autres modèles, déclinés
selon les besoins des Maisons de Champagne. Des "Gyros" (automates
de gyrotechnique réalisant le remuage des bouteilles par caisse
entière avant leur dégorgement) doubles permettent ainsi
de gérer deux cages à la fois tandis que les "Gyros"
(automates de gyrotechnique réalisant le remuage des bouteilles
par caisse entière avant leur dégorgement) dits «
Quadra » permettent de remuer quatre caisses en même temps.
Le génie des inventeurs
repose sur une idée simple : remuer non pas une mais plusieurs
bouteilles à fois. Encore faut-il pouvoir imprimer un mouvement
de rotation identique et le même degré d’inclinaison
à 504 bouteilles à la fois ! Comment procéder ? L’explication
est la suivante : lorsque la bouteille au centre de la palette effectue
un ¼ de tour, la bouteille sur le bord de la palette obéit
au même mouvement et effectue elle aussi ¼ de tour (Cf. schéma
ci-dessous). Compte tenu de la très faible vitesse de rotation
du "Gyro" , le rayon qui marque l’éloignement d’une
bouteille au centre ne joue pas. Ainsi, le dépôt n’est
pas propulsé et les 504 bouteilles bénéficient d’un
traitement parfaitement identique !
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La limite
du gigantisme
D’autres
innovations plus marginales ont aussi fait leur apparition en Champagne
tel que le Super 8. Ce "Gyro" géant ne commande pas
moins de 8 caisses de 504 bouteilles soit 4032 flacons ! Cet outil
géant à la taille surdimensionnée a fait l’objet
d’un prototype en 1982. Peu adapté aux dimensions des
caves champenoises, les concepteurs champenois cherchent à
ce moment là un lieu qui puisse accueillir le colosse de
mécanique. La Maison De Telmont dont les installations se
prêtent à telles dimensions donne rapidement son accord.
Dès mai 1982, le Super 8 est installé en démonstration
publique et pendant plus de deux ans Maisons françaises et
étrangères se succèdent pour admirer cette
prouesse technique! |
"A lui seul, ce super 8 remue plus de 4 000
bouteilles" |
Si la Station Oenotechnique
ne donne pas de suite au projet – le marché champenois se
prête, en effet, assez peu à d’aussi grosses machines
-, le prototype lui fonctionne toujours depuis plus de vingt ans avec
la même précision. « Le Super 8 a subi quelques transformations
pratiques telles que l’ajout de cales pour stabiliser le chargement
de l’appareil mais techniquement parlant le prototype a traversé
le temps sans problème », atteste M. Lhopital, PDG de la
maison De Telmont. « C’est un des atouts extraordinaires de
notre région, renchérit-t-il. La dynamique novatrice de
la Champagne nous permet de tester de nouveaux produits et de développer
de nouveaux concepts ». La Champagne est, en effet, l’héritière
d’une longue tradition de créations novatrices, comme la
capsule métallique et le muselet inventés par Adolphe Jacquesson
en 1844, et fourmille aujourd’hui d’idées qui, de l’œnologie
à la viticulture, tendent à répondre aux besoins
de la profession.
sommaire
Morale
de cette histoire
Adopté et plébiscité
par l’ensemble de la profession champenoise, le "Gyro"
est aujourd’hui parfaitement ancré dans les mœurs. Au
point que les quelques systèmes concurrents qui ont été
élaborés sont eux aussi souvent désignés par
le nom «"Gyro"», alors qu’ils portent des
dénominations et présentent des caractéristiques
un peu différentes.
Plus qu’un simple outil de travail parmi d’autres, le "Gyro"
est devenu un véritable nom générique, dans lequel
la profession reconnaît les apports de cette innovation technologique.
Une innovation qui elle-même au cours du temps s’est perfectionnée
et a engendré dans son sillage la naissance de systèmes
toujours plus performants et adaptés aux besoins des champagnes.
Nadège Druzkowki - Juillet 2005 |
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